10 000e réfugié accompagné par Aviation Sans Frontières. Derrière ce numéro, il y a bien une vie, celle de Samper, 9 ans

Publié le 12/10/2018
Accompagnement de Réfugiés
10 000e réfugié accompagné par Aviation Sans Frontières. Derrière ce numéro, il y a bien une vie, celle de Samper, 9 ans

La situation des réfugiés dans le monde fait tous les jours ou presque l’objet de l’actualité. Pour autant, elle reste mal comprise par beaucoup qui considèrent souvent les vagues de réfugiés comme annonciatrices de grands changements, voire de dérèglement à l’ordre établi. Une autre peur réside dans la méconnaissance, l’inconnu et la citation d’Albert Camus « s'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel », prend tout son sens.

Rappelons qu’un émigré part de son pays pour un autre afin de vivre dans des conditions plus favorables que celles de son pays d’origine, alors que le réfugié répond, quant à lui, à des critères établis par le droit international. Il n’a pas d’autre choix que de fuir son pays et craint, avec raison en cas de retour, « d’être persécuté du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe ou de ses opinions politiques ». Le monde va mal et les chiffres donnent le vertige. Selon le Haut-Commissariat pour les réfugiés, tous les records ont été atteints. En 2017, 68,5 millions réfugiés ou déplacées internes ont été recensés. République démocratique du Congo, République centrafricaine, Soudan du Sud, Érythrée, Birmanie, Syrie... la liste est bien plus longue mais là aussi l’énumération peut finalement brouiller la perception de ce que sont réellement ces gens. Qui sont-ils et que vivent-ils vraiment ? Au-delà des données, il y a des vies, chacune est différente et c’est celle de Samper que nous vous présentons. Ghislaine l’a accompagnée à Baltimore, dans l’état américain du Maryland, où elle va recommencer à vivre, pour de bon.

 

« Il est 17h50, ce mardi 25 septembre, lorsque j’arrive au centre de transit de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) d’Addis Abeba. C’est ici que je rencontre Samper, une jolie Erythréenne de 9 ans. C’est cette enfant que je vais accompagner jusqu’à Baltimore, jusqu’à cette nouvelle ville où elle retrouvera ses parents et rencontrera ses sœurs, nées aux États-Unis après l’installation de sa mère et de son père dans ce pays d’accueil. Samper est la dernière de la famille à être encore sur le sol africain et à ne pas avoir terminé ce long chemin que parcourent tant de réfugiés, d’un pays natal à un camp et d’un camp à un nouveau pays, souvent en tout point différent de ce qu’ils connaissent. Eux, dont le nom qui les relient est bien celui de réfugié, ont connu l’horreur de la guerre, de la mort, de l’exode, souvent de la faim et de l’humiliation. Mais certains auront l’espoir d’envisager une seconde vie et une possible reconstruction. Eux seront les plus chanceux. Samper, après avoir fui son pays, a vu ses parents partir, un deuxième déchirement. Demain sera le jour de sa seconde naissance. Comme tout nouveau-né, elle va bientôt ouvrir les yeux sur un monde qu’elle ne connaît pas encore, pour elle près de Washington, entourée de ses parents. Mais elle a 9 ans. Elle doit tout découvrir sans être tout à fait intacte. Elle va devoir apprendre en partant d’un autre point que zéro. D’un point qui l’a éloignée, peut-être pour toujours de l’innocence.

Je ne sais pas si une fillette de 9 ans peut grandir en refoulant les scènes de cauchemar qui ont marqué sa courte vie. Je ne sais pas grand-chose de ce qu’elle a déjà traversé mais je vais l’accompagner jusqu’au seuil de cette naissance. Un commencement qui doit lui permettre de grandir comme toutes les petites filles de 9 ans doivent grandir, avec des rêves et des écoles, une famille à ses côtés.

18h15, nous quittons le centre en bus. Des valises sont entassées sur le toit. Samper, elle, a deux sacs. Ils sont plutôt lourds. Un déménagement sur un autre continent qui tient dans ces deux sacs. À ce moment-là, je touche du doigt cette autre réalité que, nous occidentaux, avons souvent tant de mal à comprendre. Qui, chez nous, déménage vers un autre continent avec seulement deux sacs, même un peu lourds ?

selfie avec Samper

 

Il est 19h lorsque nous arrivons à l’aéroport et que nous passons le premier contrôle de sécurité. Nous sommes chaleureusement accueillies par le personnel puis par un représentant de l’OIM qui s’est déjà occupé de notre enregistrement. Tout un groupe de réfugiés attend également. Ils partent à Francfort mais trois se rendent comme Samper et moi à Baltimore via Dublin, puis Washington. Kedrom, un père, et ses deux filles. Nous attendons car son billet est enregistré sous le nom de Kudrom et donc non-conforme à son passeport. Sa vie est encore suspendue une réponse. À ce que décideront les autorités. Le représentant de l’OIM et le personnel de l’aéroport discutent. Nous attendons. Samper mange des gâteaux au chocolat et joue avec les deux petites de Kedrom. Comme tous les enfants du monde lorsqu’ils se retrouvent et que les adultes attendent des réponses d’adultes, ils jouent. Et le mot de réfugié n’y change rien. Enfin, après presque deux heures de discussions, c’est la délivrance. Kedrom et ses petites peuvent partir. Il est 21h25 et nous recevons nos cartes d’embarquement. 45 minutes plus tard, nous embarquons. Samper et moi sommes assises à côté l’une de l’autre à l’arrière de l’appareil. Elle est silencieuse. Une fois tous les passagers installés, les démonstrations de sécurité commencent. Samper écoute et regarde, très attentive. Durant le vol, elle mange un peu, regarde quelques vidéos proposées par la compagnie et dort beaucoup. Il fait nuit. Son sommeil est serein et rien ne semble gêner son repos. Quelle étrange différence avec ma perception d’adulte qui n’a connu ni l’arrachement à son pays, ni à sa famille. Je me demande quels sentiments seraient les miens si j’étais à sa place. J’imagine que je ne pourrais pas dormir, obsédée par le moment des retrouvailles, angoissée par un nouveau pays, une nouvelle vie. Heureuse, aussi, de la délivrance. Peut-être au contraire, que l’épuisement serait plus fort. Que mon sommeil serait aussi paisible que le sien.

Nous arrivons à Dublin. Une heure d’escale seulement pour faire le plein et changer d’équipage. Nous restons donc à bord de l’avion et Samper profite du léger désordre pour retrouver la plus jeune des filles de Kedrom. Elles jouent et puis, très vite, nous repartons. Elle se rendort. Le vol se passe sans aucun incident et peu de temps avant l’atterrissage, elle me dit seulement "pas de nourriture" lorsque le personnel de bord nous propose un petit-déjeuner.

Arrivée à l’aéroport de Washington. Il est 8h40. Deux agents d'OIM nous attendent. Ils nous réunissent avec un groupe de 28 autres réfugiés accompagnés de Rose, une belle personne du bureau de l'Organisation au Kenya. Nous prenons ensuite un bus et rejoignons un autre terminal. Là, 5 autres représentants de l’OIM nous attendent et une fois tous regroupés, chaque famille est appelée pour préparer les documents d'immigration. Samper et moi ne rencontrons aucun problème. Un agent nous prend même sous son aile le temps de quelques minutes et nous aide à contourner la file. Les papiers contrôlés, tout est en règle et nous pouvons récupérer les deux sacs de Samper. Ils sont bien là, tournant sur le tapis à attendre sa propriétaire. Nous rassemblons donc les précieux éléments de l’ancienne vie de Samper et partons rapidement, à bord d’une voiture cette fois-ci. Le dernier voyage qui relie Samper de l’enfer à la vie normale. J’ai encore cette impression étrange d’essayer à tout prix de comprendre ce qu’elle ressent. Pourtant  j’ai bien conscience que je n’y parviendrai pas. Même si elle m’expliquait, je ne saurais pas. Je dois me contenter de l’accompagner, de ne connaître qu’une émotion propre à celle de l’observatrice. Une émotion édulcorée de ce qui va être, pour elle, un bouleversement. Mais ça ne m’appartient pas.

Il est 11h55 quand nous arrivons à l'aéroport de Baltimore. Nous rencontrons Yassin qui travaille pour le Comité international de secours. Il va s’occuper de Samper pendant 6 mois, le temps qu’elle s’adapte à sa nouvelle vie.

Et, tout en regardant la petite, en discutant avec Yassin, je vois une femme courir. Tout se passe très vite mais je comprends instantanément. Nous y sommes. Une femme, vêtue de blanc, se précipite en direction de Samper. Ce moment préparé par tant de personnes, du Haut-Commissariat pour le Réfugiés à l’Organisation internationale pour les migrations, des bénévoles d’Aviation Sans Frontières à la famille de la petite, ce moment des retrouvailles est enfin arrivé. Il est sous mes yeux. Une mère et sa fille vont enfin se serrer l’une contre l’autre. Se regarder. Se redécouvrir pas à pas. Cela fait à peine 24 heures que nous avons quitté Addis. 24 heures pour passer d’une vie à une autre. Si peu de temps finalement pour tout changer et la renaissance de cette petite fille est là. Elle commence aujourd’hui. Il est 12h25 ce 26 septembre.

photo avec Samper et ses parents

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